Notre responsabilité d’acteurs du marché est collective, notre réponse doit l’être aussi

15-04-2021

Les protestations du Comité des galeries d’art, dont le recours vient d’être repoussé par le Conseil d’Etat, m’ont choqué mais pas étonné. Nous sommes, en France, toujours repris par nos vieux démons, et peu enclins à nous unir face à l’adversité.

Je crois cependant utile de revenir sur un point, chiffres en mains (je suis  membre de la Cour des comptes et j’aime bien les chiffres et les faits) pour que chacun comprenne bien le débat  : l’argument selon lequel les maisons de ventes, restées ouvertes à la vente, feraient une grave concurrence aux galeries, fermées en raison de l’épidémie.

La concurrence, s’agissant de commerce, s’apprécie en fonction de la clientèle recherchée. Or si un peu plus de 50 % des 1200 galeries d’art sont situées à Paris (chiffres du ministère de la culture), ce n’est vrai que pour 24 % des 415 maisons de ventes. En province, donc, la distorsion de concurrence alléguée est limitée.

Mais remarquons aussi que 75 % des maisons de ventes, en particulier en province, sont adossées à des offices de commissaires-priseurs judiciaires dont on peut douter qu’ils soient en concurrence avec des galeries d’art.

Allons plus loin : selon les chiffres du Conseil des ventes recueillis par enquête, en 2020, 60% des maisons de ventes seulement vendent des objets d’art et de collection. Il reste donc 40% des maisons dont on ne peut pas valablement soutenir qu’elles fassent concurrence à des galeries d’art, car elles vendent des chevaux, des matériels industriels ou des véhicules d’occasion. Faudrait il  leur faire subir le sort des galeries au nom de l’égalité de traitement ?

La vente de chevaux, de matériels industriels et de voitures d’occasion assure 58% du chiffre d’affaires des ventes volontaires en France, ce qui semble avoir échappé à nos amis galeristes.

Alors oui, il y a peut être concurrence dans le domaine des ventes privées que la loi a autorisé aux  maisons de ventes, mais le chiffre d’affaires de cette partie de l’activité de quelques maisons de ventes se monte, selon nos estimations à 100 M€ en 2020, là où le chiffre d’affaires annuel des galeries d’art se monte à 1,5 milliards d’€ selon plusieurs estimations. Et personne n’empêche les galeries d’en faire aujourd’hui.

Si nous nous intéressons maintenant aux objets vendus par les maison de ventes, il s’agit à 100% d’œuvres appartenant au second marché, alors que 25% environ des galeries interviennent sur le second marché, donc entrent vraiment en concurrence potentielle avec elles.

Au total donc, la distorsion de concurrence doit être largement relativisée, ce qui peut expliquer mieux la position des pouvoirs publics, qui n’ont pas souhaité interrompre l’activité des maisons de ventes.

Celles-ci se sont d’ailleurs, pour tenir compte des restrictions sanitaires, résolument tournées vers les réseaux sociaux, ce qui leur a permis de limiter leurs pertes de chances, montrant par là une flexibilité que l’on doit saluer.

Alors oublions les vaines querelles et voyons comment, ensemble,  nous pouvons trouver les voies et moyens de montrer la vivacité et l’attractivité du marché de l’art français, chercher des complémentarités et non des dissonances. Ne faut il pas réfléchir aux moyens d’être présents sur les réseaux numériques, préparer ensemble le jour où, l’épidémie s’étant éteinte, les artistes voudront exposer leur travail ? Et montrer enfin ce que nous sommes capables de faire ?

Non, le monde de demain ne sera pas pareil au monde d’hier. Des habitudes sont prises, les réseaux numériques sont devenus indispensables, de nouveaux amateurs s’intéressent au marché, et ne sont pas dépourvus de moyens. Notre responsabilité d’acteurs du marché est collective, notre réponse doit l’être aussi.

 

Henri Paul, Président du Conseil des ventes.